Chère, c'est l'heure pourpre où les beaux couchants
d'or
Se pavanent parmi le faste des nuages ;
Viens avec moi dans quelque gare ou sur le port
Et nous croirons tous les deux partir en voyage.
Viens, l'amour est plus doux dans ces décors
hagards,
De cris, de bruits, de mouvement, de turbulence,
Dans ces humbles hauts lieux étoiles de hasards,
Sursaturés d'adieux et d'allègre partance.
Viens entendre avec moi le sifflement des trains,
La clameur dans le soir des plaintives sirènes.
L'ardent sanglot de leurs hululements félins
Donnera plus de prix à nos ardeurs sereines.
Viens, nous respirerons à l'alentour des mâts,
Dans la poussière et le tumulte gai des gares,
L'ensorcellement bleu des bienheureux climats
Et l'éclat des cités fières comme des phares.
Chère, rien qu'en couvant d'un regard ébloui
Les longs trains ronronnants et les calmes navires,
Ah ! Nous verrons toutes les mers, tous les pays,
Et tous les deux nous frémirons comme des lyres.
Viens avec moi. Pour être loin, pour être
ailleurs,
Il suffit que le train nous souffle sa fumée ;
Il suffit, pour ensemble embarquer nos deux cœurs,
De sentir d'un bateau la présence embaumée.
Quand il lèvera l'ancre, ô chère, vers la mer,
Quand le train s'enfuira, poussant des cris de femme,
Nous, nous demeurerons le long du quai désert,
Mais nous conserverons un beau rêve dans l'âme :
Le rêve du départ vers tous les grands chemins,
Vers les villes, les mers et les forêts profondes,
Vers le mirage fou du chaud Bonheur humain,
Qui n'existe, peut-être, hélas ! qu'au bout du monde…
Pierre Espil




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