Il n’existe pas de définition définitive de la poésie et, s’il en existait une, cela se saurait !
On assiste pourtant à un net rejet du public, et il n’est pas inutile de s’interroger sur les causes de
cette désaffection. À mon sens, et pardonnez-moi cette formule keynesienne: « La mauvaise poésie chasse la bonne ».
Je m’explique, et j’ai éprouvé un certain plaisir à ciseler mon sentiment dans la formule que voici
:
Un poème exemplaire
Qu’il soit en bon français ou en mauvais latin
Se fait en sertissant de règles de grammaire
La perle d’un chagrin.
Je ne fais ainsi que reprendre les propos d’E.T.A.Hoffmann qui écrivait (1) dans ses Contes en 1813 : «
Lorsque naguère le premier poète venu inventait pour chacun de ses petits poèmes un mètre nouveau, si banal et boiteux fût-il, lorsque la seule forme qui eût encore droit de cité se vit bousillée
et gâchée de la manière la plus folle, les peintres, à leur tour, ne voulurent plus apprendre à dessiner ni les compositeurs étudier le contrepoint.»
Il poursuit quelques lignes plus loin : « S’exercer dans diverses formes conduit le poète, même s’il est
médiocre, à une certaine discipline toujours préférable aux plates extravagances d’une cervelle vide. Ainsi, je maintiens que c’est belle et satisfaisante chose que de s’appliquer de son mieux à
soigner la forme métrique.»
Je vais dans la même direction, éclairé par un demi-siècle de pratique de la poésie, et j’ai mis au point à
mon usage une « règle de trois » que je vous livre, en espérant qu’elle sera utile à d’autres. En effet, ce que demande l’amateur, c’est être charmé, séduit, ému, et, pour obtenir ce résultat, je
vois trois impératifs : un poème, pour approcher de la perfection, doit être
--agréable à l’œil qui le regarde,
--harmonieux à l’oreille qui l’écoute,
--savoureux à la langue qui le prononce !
Cela explique la redécouverte de Ronsard par Sainte-Beuve, à cause de son inaltérable fraîcheur. Cela
justifie l’engouement que l’on peut encore éprouver de nos jours, pour Musset, Hugo, Nerval, et Verlaine ! Et si Baudelaire suscite encore de nos jours une telle admiration, c’est parce qu’il
respecte scrupuleusement les règles édictées par Boileau.
Je gage que si l’on publiait à nouveau Albert Samain, Raoul Ponchon,Vincent Muselli ou même Paul- Jean
Toulet,tous excellents maîtres d’harmonie, les tirages feraient le bonheur des éditeurs,des libraires,et des amants !
Mais, dans ce domaine, on ne peut être sûr de rien, ce que j’ai résumé dans ce quatrain :
On ne peut de nos jours honorer les poètes,
Lorsqu’ils ne sont plus là,
Car leurs recueils sont comme les femmes honnêtes,
Ils ne se vendent pas !
Mais on a cru inventer un art moderne à l’usage des seuls initiés, une musique sans solfège, un solfège sans
notes, une peinture sans dessins, un dessin sans images, une image sans signification. Cela exaspère les uns, désespère les autres et ne satisfait que les séides des chapelles obscures,
hermétiques et compartimentées.
Je vais risquer une comparaison : Tous les chefs de chœurs qui n’arrivent pas à remplir une salle de concert
savent qu’il leur suffit de mettre du Mozart au programme. Il appartient donc aux amoureux de la poésie, sans forcément utiliser le « théorème d’Ancelet » défini ci-dessus,
de découvrir le « Mozart de nos lettres » qui réconciliera la poésie avec son public.
Si imparfait que je sois, je vous délivre avec humilité la devise que j’ai choisie:
Dans le silence,
J’écris pour cette vérité :
Le seul remède à la souffrance,
C’est la beauté.
Préconiser ? Reconquérir ? J’emprunte ma conclusion à Jules Renard, de l’académie Goncourt (1864-1910), qui
s’y connaissait, et qui a noté, le 12 février 1895, dans son Journal (2) : « Il y a les bons écrivains, et les grands.Soyons les bons.»
Il faut croire que le sujet lui tenait à coeur, car il complète ainsi sa pensée le 8 août 1898 : «
L’important, ce n’est pas de faire des vers au clair de lune : c’est de les faire bons.»
Plus tard, à la date du 6 septembre 1902, il affirme : « Un grand poète n’a qu’à se servir des formes
consacrées. Il faut laisser aux petits poètes le souci des imprudences généreuses.»
Enfin, le 16 mai 1903, il donne cette recette qui en vaut bien d’autres, et qui me permet de lui laisser le
dernier mot : «Il faut qu’une phrase soit si claire, qu’elle fasse plaisir au premier coup, et, pourtant, qu’on la relise à cause du plaisir qu’elle a fait.»
Daniel Ancelet
(1) :Le chien Berganza,Les Libraires associés,1964
(2) :Co-édition Le Figaro, éditions Garnier, Paris, 2010
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